Origin : Jeu de dupes entre Valve et EA

Posté le 30 août 2011 dans Le Papier du Lendemain par Alvin.

Depuis quelques mois, Electronic Arts essaie comme il peut de lancer Origin, sa plateforme de distribution de jeux et de contenus sur PC. Au début, tout le monde a ri : qui irait installer sur son ordinateur un ersatz de Steam, deux fois plus gourmand en ressources, avec deux fois moins de fonctions, pour jouer à des jeux EA exclusivement de surcroit. Et maintenant, tout le monde ri jaune : c’est que Battlefield 3 fait sacrément envie et il faudra bien, bon gré mal gré, installer et utiliser Origin pour y jouer correctement (les versions consoles ne représentant d’aucune façon une alternative sérieuse)…

Or, Battlefield 3 devrait quand même permettre à EA d’installer sa plateforme sur un bon nombre de PC dans le monde. Sans compter Star Wars The Old Republic, qui, aussi incroyable que cela puisse paraître vu la tête et les promesses de la chose, est attendu par beaucoup de joueurs. Bien sur, Origin peut cohabiter sans problèmes avec Steam, mais les joueurs n’aiment guerre le doublon. Il faut dire que le contrat d’utilisation de la chose d’EA n’est pas des plus engageant

Rappelons cependant que Valve a usé de la même méthode pour imposer Steam, ce qui avait beaucoup fait rager en son temps, quand était sorti Half-Life 2. Au fil des sorties exigeant Steam, le service a fini pour autant par être accepté, puis apprécié, puis plébiscité. Après, Valve a eu l’audace d’ouvrir la voie et d’y croire, et de sortir de très bons jeux pour le lancer : Half-Life 2, puis Episode One, puis The Orange Box, puis un nombre important de jeux utilisant des fonctions de Steam.

Depuis janvier 2008, Valve offre en effet la solution Steamworks, qui permet à des jeux tiers d’utiliser des fonctions de Steam pour les listes d’amis, le netcode, la protection du jeu, la gestion des clés-CD… Il ne s’agit plus simplement de publier son jeu via Steam, mais de le rendre dépendant de Steam pour exister… et donc rendre son installation obligatoire pour utiliser son jeu. NBA 2K10, Unreal Tournament 3, Modern Warfare 2, Fallout New Vegas… tant de jeux qui utilisent cette solution bien pratique et qui ont augmenté petit à petit le nombre total de joueurs ayant Steam installé. La plateforme de Valve est devenue le leader incontesté avec près de 30 millions d’utilisateurs enregistrés différents possédant au moins un jeu, et le succès ne devrait pas s’arrêter avec l’ajout récent des free-to-play.

Aujourd’hui, Jens Uwe Intat, le patron d’EA Europe, a essayé de calmer le jeu chez Eurogamer. EA est essentiellement parti à la base à cause de la politique des DLC de Steam (qui impose que tout contenu téléchargeable d’un jeu vendu sur Steam doit être vendu depuis Steam afin que Valve ait sa commission, même si le jeu dispose d’un store propriétaire), qui ne pose pas de problèmes qu’a eux puisque Notch, le créateur de Minecraft, expliquait aujourd’hui que c’était la raison essentielle empêchant la sortie de son jeu sur Steam. Pour autant, Electronic Arts ne déclare pas être en guerre avec Valve, et aimerait trouver un compromis pour proposer de nouveau ses jeux sur le service de Valve. Intat explique de plus qu’Origin n’a pas vocation à être réservé aux jeux EA. D’une part, aucun de leurs jeux ne sortira en exclusivité sur Origin : on veut bien y croire, même s’ils insistent bien sur les bonus de précommande exclusifs à leur plateforme pour tout de même la privilégier. D’autre part, ils essaient de convaincre d’autres éditeurs de proposer leurs jeux sur leur service parce qu’ils pourraient se vendre « très bien dessus » : ça on y croit pas du tout par contre mais après tout, si la commission d’EA est faible, quelques uns pourraient être intéressés.

De son côté, dans le même article, Gabe Newell, interrogé à la Gamescom, joue le tristesse et l’incompréhension avec la subtilité et la finesse de Carla Bruni. « On ne voit pas trop où ils veulent en venir » dit il, expliquant que quand Steam s’en va convaincre un gros éditeur, il ne lui vend pas seulement une plateforme de distribution mais surtout une technologie qui leur est utile (on a vu pourquoi juste au-dessus, Valve y trouvant doublement son compte). Donc qu’en fait, si EA s’est barré, ça n’est pas du tout une histoire d’argent, c’est juste parce que Valve n’a pas su les convaincre de la profonde utilité de Steam pour eux. Pour Newell, si EA a quitté c’est Steam, c’est que sa plateforme ne répond pas aux besoins d’EA et qu’ils ont ressenti le besoin de développer un outil qui leur est propre, Origin en l’occurrence, qui leur parait plus adapté pour leurs prochains jeux. Newell termine donc en disant que c’est un challenge pour eux de travailler dur pour améliorer Steam et prouver à EA qu’ils sont vraiment une meilleure solution et les convaincre de revenir.

N’est-ce donc pas mignon ! Bien sur, Newell sous entend un peu que Origin est tout pourri et se plantera, mais il s’arrange surtout pour ne pas parler un instant d’argent, en nous expliquant que tout ça n’est qu’un problème technologique, alors qu’on sait bien que c’est tout de même surtout un gros problème d’argent (ça n’en serait pas un, croyez-bien qu’EA saurait se démerder pour faire marcher ses jeux « malgré » ce Steam soit disant si inadapté…). Mais pourquoi Valve et EA restent-ils aussi polis ? Pourquoi gardent-ils chacun des portes ouvertes ? Pourquoi disent-ils qu’à la moindre occasion, ils reviendront se faire un gros câlin et y retourneront comme en quarante ?

Mais parce que Valve et EA sont liés contractuellement ! Electronic Arts distribue en effet les versions physiques des jeux Valve sur PC et consoles via sa filiale EA Partners, laquelle est destinée aux gros développeurs capables d’auto-financer en grande partie leurs développements mais ne disposant pas eux-même d’un réseau de distribution (développer et financer un jeu est une chose, commander des campagnes publicitaires, gérer ses relations avec la presse, fabriquer des boites et les acheminer jusqu’aux magasins en est une autre et n’est pas à la portée de tous). Mine de rien, même s’ils se font la tronche et deviennent concurrents sur le secteur de la distribution en ligne, Valve et EA restent liés et partenaires à un autre niveau, et peuvent donc difficilement se déclarer ouvertement la guerre. Si tel était le cas, on finirait par un cassage du contrat en cours, un ou deux bons procès, des portes qui claquent, et des gros soucis pour les deux entreprises.

Croyez-bien que si Origin finit par devenir un concurrent réel à Steam (ce qui reste assez inimaginable à l’heure actuelle), les hostilités commenceront réellement dès que le contrat liant Valve à EA Partners arrivera à expiration ! D’ici là, les deux blocs vont devoir continuer à travailler ensemble et ça n’est pas plus mal : le secteur du jeu vidéo commence à brasser trop d’argent pour que les éditeurs puissent faire semblant de ne pas se voir, de ne pas avoir conscience de leur concurrence et, surtout, pour ne pas se parler entre eux. Une preuve de plus, s’il en fallait une, pour prouver que nous sommes bien dans une industrie et pas seulement dans un secteur où il s’agit d’amuser les joueurs de façon faussement désintéressée comme certains aiment à le croire.

A propos de l'auteur : Alvin

Alvin

Alvin a été chef de rubrique pendant quatre années à la rédaction de Tom's Games.fr. Il a également écrit dans les magazines Online Gamer, PC Jeux et Jeux Video Magazine. Mais on peut surtout l'entendre Radio01.net dans Late Late Boudoir Gambetta ou Que Le Grand Geek . Il voue un culte à Portal ainsi qu'à Peter Molyneux mais exècre par tous ses pores David Cage et Ico.

a écrit 48 articles sur latraverseedustick.com.

2 réponses à “Origin : Jeu de dupes entre Valve et EA”

  1. Game A dit :

    Ce qui nous ramène à une vieille conception de l’argent et du commerce qui était censé apaiser les « passions » brûlantes des jeunes nobles facétieux.

    Ça n’a pas empêché EA de ne pas se montrer toujours aussi consensuel avec ses concurrents, c’est beau l’intérêt commun et bien compris.

    (au fait, trois « il faut dire que  » se suivent dans ton texte ;) )

    • Alvin dit :

      Vu le poids énorme d’EA sur le jeu vidéo mondial, on peut comprendre qu’ils préfèrent gérer les choses calmement et n’aient pas peur de tenter des coups impensables pour les autres. Les quantités d’argent brassées sont trop importantes pour que des guerres d’égo aient lieu, ni pour que la peur des procès puissent les paralyser. C’est valable entre Valve et EA, mais aussi entre EA et Activision qui se sont montrés les dents mais restent extrêmement discrets sur l’affaire Infinity Ward… Quand on fait des lancements à 1 milliard de chiffre d’affaire sur une semaine, il faut savoir garder son calme !
      Les coquilles ont été corrigées par ailleurs ^^

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