Les Royaumes d’Alamort : l’affaire 38 Studios

Posté le 22 mai 2012 dans Le Papier du Lendemain par admin.

Dites donc, ça fait longtemps qu’on s’était pas vus vous. Il n’empêche qu’une grosse affaire économique comme je les aime secoue présentement le monde du jeu vidéo, laquelle passe assez bizarrement inaperçue dans la presse vidéoludique française. Ou plutôt non, ce n’est pas si bizarre. Comme vous l’avez peut-être très rapidement lu, 38 Studios, l’hybride éditeur-développeur de Les Royaumes d’Amalur : Reckoning, est actuellement en grande difficultés. Les différents rédacteurs ont tantôt évoqué les sommes de non remboursement d’une traite d’un million de dollars aux impôts, de 75 millions de billets verts prêtés par l’état de Rhode Island voire même, chez GK, d’un milliard de dollars de dettes. Essayons d’y voir un peu plus clair.

38 Studios a été crée sous le nom Green Monster Games en 2006 par Curt Schilling, ancien joueur de baseball professionnel des Boston Red Sox qui venait de prendre sa retraite de sportif de haut niveau. Si c’est un sombre inconnu chez nous, il jouit donc cependant d’une certaine notoriété publique qui justifie en partie que la présente affaire émeuve pas mal aux États-Unis et absolument pas de ce côté de l’Atlantique. L’homme était par ailleurs assez notoirement connu dans le monde des MMORPG puisqu’il fait partie des rares joueurs pipoles du genre et a longtemps joué à Everquest, Everquest 2, Guild Wars puis World of Warcraft dont il participait au podcast officiel. Schilling étant assis sur d’importantes liasses de biftons qui faisaient visiblement un peu mal à son derrière, il se décide logiquement à investir (quelque chose comme 30 millions tout de même) dans le jeu vidéo en créant sa boite dont l’objectif principal sera la création de jeux massivement multijoueurs. Nous sommes en 2008 et le monsieur annonce la sortie de son jeu, Copernicus, pour la fin 2010.

Installé dans d’immenses locaux dans le Massachusetts, l’homme s’entoure de grands de ce monde tels que des anciens de Sony Online Entertainment. Il recrute également deux grandes cautions artistiques pour le développement de son projet : le dessinateur de Spawn, Todd Mc Farlane, et Robert Anthony Salvatore, auteur de fantasy paraît-il connu et qui aurait vendu plus de quinze millions de bouquins dans le monde d’après Wikipedia. Je cite Wikipedia parce que très sincèrement, je n’ai lu personnellement aucun de ses bouquins et je ne pense pas que ça soit votre cas non plus (Edit : Kevin semble, lui, bien le connaitre, et il s’agirait d’un mec respectable). On lui doit l’univers des Royaumes Oubliés (?) et de multiples adaptations de jeux vidéo et de Star Wars en romans, or, j’espère sincèrement que vous ne trempez pas là-dedans. Entouré de cette fine équipe en tout cas, Schilling commence tranquillement à bosser sur son MMO et son univers, qui comme tous les jeux aujourd’hui sera transmédia ou ne sera pas.

Dans Copernicus, il y aura des paysages lumineux qui brûleront vos rétines.

Copernicus est ainsi prévu pour être décliné sur de multiples supports avec un jeu solo, Amalur, des bouquins, des produits dérivés et probablement des saloperies jeux et applications sociales qui rassurent les investisseurs et les banquiers comme il faut. Schilling y croit beaucoup (trop) ou sait en tout cas être très convaincant puisqu’il promet rien de moins qu’un million de dollars de bonus aux 39 premiers collaborateurs l’ayant rejoint le jour où sa boite vaudra plus d’un milliard. Je penche personnellement pour la thèse du manipulateur génial dans la mesure où toute personne saine d’esprit bossant dans l’industrie du jeu vidéo ne peut imaginer voir la start-up où il bosse valoir un milliard en un seul jeu/franchise, de surcroit quand elle est supervisée par un mec n’ayant jamais sorti une seule création vidéoludique de sa vie. Il n’empêche qu’en 2009, le soleil est au fixe à 38 Studios qui rachète très tranquillement le développeur Big Huge Games à THQ qui l’avait acquis un peu plus d’un an auparavant et cherchait à s’en délester avant même d’en avoir fait quoique ce soit. BHG bossant déjà sur un RPG à ce moment là, il est décidé de le rebidouiller pour devenir un jeu solo dans le même univers que Copernicus : vous avez deviné, cela deviendra Amalur.

Là où commence notre affaire, c’est quand Schilling reçoit une proposition de l’état Rhode Island qui propose, en juillet 2010, 75 millions de prêt à 38 Studios pour venir s’installer à Providence en échange de créer 450 emplois dans le coin. Ah ouais quand même. Pour la petite anecdote, l’ex joueur de baseball avait soutenu George W. Bush lors de sa campagne en 2004 Puis McCain en 2008 et s’est toujours affiché du côté des républicains qui trouvent que toute forme de subvention est une honteuse et scandaleuse forme d’assistanat. Mais bon, dans la mesure où il on était en pleine période de surenchère d’aides et autres sponsoring canadiens, Schilling aurait eu tort de refuser la proposition. 38 Studios déménage donc à Providence début 2011, quelques semaines après avoir dévoilé Amalur : Reckoning à la Comic-Con 2010. A ce moment là, la boite n’a toujours rien sorti en quatre ans et ne prévoit toujours pas de rentrée financière à court terme.

Auto-portrait des développeurs respirant la joie de vivre dans Amalur

La suite, vous devez un peu mieux la connaître. Tout au long de l’année 2011, Amalur suscitera la curiosité sans jamais provoquer non plus de véritable excitation. Electronic Arts récupère la distribution du jeu via sa filiale EA Partners. EA Partners, je vous le disais l’été dernier, part d’une idée sympa, à savoir permettre à de gros développeurs ne trempant pas dans la distribution (métier à part entière) de se focaliser sur la création de leurs jeux et propriétés intellectuelles tandis que la puissante machine EA s’occupe de promouvoir le jeu et de l’acheminer en magasins. C’est ce partenariat qu’utilisent Valve pour ses sorties consoles et Epic Games pour ses jeux non Gears of War. Le petit soucis, c’est qu’en signant chez un gros éditeur comme EA, on risque assez fortement de se retrouver en concurrence avec d’autres produits de la firme qui préfère forcément pousser ses propres produits que ceux des autres. Amalur, sorti en février dernier (oui, il y a seulement trois mois et vous l’avez déjà oublié) a ainsi jouit d’une communication plus que molle et s’est essentiellement retrouvé dans l’ombre du petit Mass Effect 3 qu’Electronic Arts a évidemment poussé avec plus de convictions. Bilan des scores, le jeu de Big Huge Games et 38 Studios s’est complètement ramassé en se vendant à peine à 1 million d’exemplaires tous supports confondus malgré des critiques loin d’être assassines.

Seulement, un million d’exemplaires, ça reste peu pour un jeu AAA multi-support censé faire émerger une nouvelle franchise et un super univers où se déroulera un MMO. C’est d’autant moins que 38 Studios compte déjà plusieurs centaines d’employés (379 précisément à la fin mars) et qu’Amalur devait être la première rentrée d’argent de la boite depuis sa création en 2006. Or, ce qui devait arriver arriva : le syndrome de la caisse vide. Et évidemment, quand ce qui devait les remplir ne fait que les assécher encore plus, la panique devient totale. On a ainsi appris la semaine dernière que 38 Studios est au bord de la banqueroute. La boite n’a pas pu payer les derniers salaires ni la traite d’1,25 millions de dollars dus à l’état de Rhode Island de remboursement du prêt accordé deux ans auparavant. Autant dire que ça commençait à sentir mauvais.

Couchez-vous moins bête en découvrant où se trouve Rhode Island tiens !

Là où les choses s’emballent, c’est que la notoriété de Schilling le rattrape. L’homme n’étant pas inconnu du grand public, les médias locaux et nationaux s’emparent de l’affaire et s’interrogent sur l’aptitude ou non de sa compagnie à rembourser sa dette. Mine de rien, 75 millions de dollars de prêt public, ce n’est pas rien en temps de crise quand on sait que de nombreuses municipalités américaines sont elle-même au bord de la faillite et ne sont pas forcément aidées par les gouvernements locaux. De plus, certains affirment qu’il aurait été peut être plus intelligent de distribuer la somme à plusieurs petites compagnies qu’à une gigantesque et improbable start-up… La polémique enfle forcément dans la mesure où il devient difficile d’imaginer que le studio pourra tenir et rembourser sa dette, puisqu’il est prévu que ce dernier paye à l’état 12,7 millions de dollars par an jusqu’en 2020. Sauf miracle ou énorme (et improbable) succès de Copernicus, difficile de croire que cela aura lieu. Les pouvoirs publics se retrouvent alors dans une position bien délicate : faut-il renoncer à revoir un jour les 75M$ ou bien faut-il réinjecter encore quelques millions de dollars dans la machine sans certitude que cela permette de sauver la mise ? Angela Merkel serait ravie de savoir laquelle des deux solutions est à préférer, n’hésitez pas à lui souffler votre avis pour qu’elle tranche la question de la Grèce.

Pour l’instant, 38 Studios a de l’eau jusqu’au cou mais le nez encore hors de l’eau. Le studio a finalement réussi à payer ce week-end le million de dollars réclamé et cherche activement à rameuter des investisseurs pour financer la dernière année de développement de Copernic. C’est d’ailleurs pour cela qu’une première vidéo du jeu est sortie, dans l’espoir de susciter un peu d’intérêt autour du projet qui pourrait lui donner de l’épaisseur vis à vis du marché. Malheureusement, c’est qu’une grosse dose de gros MMO occupent ou vont occuper le terrain ces prochains mois The Old Republic, TERA, Guild Wars 2, WoW Pandaria, The Secret World (chez EA Partners et voué lui aussi au plantage), pour ne parler que des jeux payants. Y aura-t-il vraiment une place sur le marché pour Copernicus l’an prochain face à The Elder Scrolls Online ou la probable sortie du Project Titan de Blizzard ? Rien n’est moins sûr. Difficile donc d’être optimiste pour 38 Studios qui n’a réussi, au plus, qu’à gagner un mois de sursis.

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Une réponse à “Les Royaumes d’Alamort : l’affaire 38 Studios”

  1. Kevin-J dit :

    Je t’aime énormément Alvin, n’en doute pas, mais traiter R. A. Salvatore d’illustre inconnu, je ne puis le laisser passer.
    Ce mec à quand même crée l’un des personnages les plus charismatiques des Royaumes Oubliés (qui servent au passage de base à l’univers de Baldur’s Gate), le magnifique Elfe Noir Drizzt Do’Urden. Je le sais, si l’on est pas un féru de Fantasy, cela ne représente pas grand chose, mais bordel, ce mec a du talent. Du moins, il en avait, si comme tu le dis, ce brave homme verse désormais dans l’adaptation de jeux vidéo en bouquins…

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